La fragmentation dans Stela d'Anca Cristofovici

Salut les Surmotivés, je vous partage aujourd'hui la présentation que j'ai faite en février 2019 à propos du livre Stela d'Anca Cristofovici dans le cadre de mon cours « L'Écrivain et le Politique » auquel l'auteure avait été invitée. Ce texte a été composé pour être dit à voix haute et non lu.
Je vais vous présenter Anca Cristofovici, ainsi que son œuvre et notamment son roman Stela, publié en 2015.
 
Anca Cristofovici est auteure, professeure de littérature américaine et d’art à l’Université de Caen ainsi que directrice de recherche du centre ERIBIA, qui est l’équipe de recherches interdisciplinaires sur les îles britanniques, l’Irlande et l’Amérique du Nord. 
 
Elle est d’origine roumaine et a quitté son pays en 1985, 4 ans avant la mort du dictateur communiste Ceaușescu, qui a été fusillé avec sa femme le 25 décembre 1989. 

Elle a commencé à écrire au milieu des années 1970 et on comprend bien qu’à l’époque les conditions pour créer n’étaient pas optimales. Tout ce qui avait trait à l’art était détruit et écrire correspondait souvent à mettre en danger sa propre vie, surtout si ce qui était produit était contre le régime.
 
Anca Cristofovici a donc quitté la Roumanie, après avoir été à l’Université de Bucharest et est venue vivre en France ainsi qu’aux États-Unis et brièvement en Angleterre. Elle a notamment étudié à l’Université Paris 7 - Denis Diderot et à Duke University.
Son œuvre est multilingue (roumain, français et anglais) ainsi que multiculturelle. Elle comprend des essais, des traductions, de la fiction ou encore de la poésie, qui ont été publiés en Europe et aux États-Unis. 
 
Parmi quelques-unes de ses plus importantes publications, on y trouve John Hawkes : L'Enfant & le cannibale publié en 1997, un livre de photographie Touching Surfaces: Photographic Aesthetics, Temporality, Aging publié en 2009 et bien sûr son roman Stela qui a été lancé en avril 2015 à l’Association of Writers and Writing Program à Minneapolis et qui a été publié en anglais aux éditions Ninebark Press. 
Juste un mot sur Ninebark Press. C’est une maison d’édition américaine qui a été lancée en 2006 et qui s’est donnée pour mission de faire connaître des auteurs qui viennent de divers horizons et dont l’œuvre peut être considérée comme multiculturelle. Par exemple, elle a publié le livre Elegy for a Fabulous World écrit par Alta Ifland qui est également d’origine roumaine et dont le livre parle de l’Europe de l’Est post-Union Soviétique. 
Je vais maintenant vous faire un bref résumé de Stela. Stela est le personnage principal et est une mère de famille déclarée morte dans un accident de voiture depuis 20 ans au moment où l’histoire commence.
 
Des photos de l’accident avaient même été montrées à sa fille Cora, qui est la narratrice, mais celle-ci qui n’a jamais cru en cette version des faits, d’autant plus qu’elle n’a pas assisté à l’enterrement de sa mère. Donc pour elle le deuil n’a jamais été réellement fait.
 
20 ans après cette mort déclarée, Stela réapparaît. Le roman tourne autour de ce mystère et Cora, ainsi que Luca, un ancien voisin, tentent de recomposer le passé pour comprendre ce qui s’est produit.
Nous allons étudier le thème de la fragmentation dans le roman Stela
 
La fragmentation est très présente dans la littérature postmoderne, notamment aux États-Unis, et évoque le fait que différents éléments sont dispersés et fragmentés dans une œuvre. 
 
John Hawkes, qu’Anca Cristofovici a étudié comme nous l’avons vu au début, a même dit que « les vrais ennemis d’un roman sont l’intrigue, les personnages, le cadre de l’histoire et le thème ». 
Par exemple, avec la fragmentation, l’intrigue peut être non-linéaire. L’histoire peut commencer in media res, au milieu de l’action pour acquérir l’attention du lecteur, ou bien il peut y avoir des sauts en avant, ou encore des retours en arrière.

Dans Stela, nous avons des flashbacks notamment quand Luca, qui est un artiste visuel, tente de reconstruire le passé de Stela en faisant son portait vidéo avec des images de la police secrète (donc des fragments visuels) qui ont été retrouvées.
Les personnages peuvent être eux-mêmes fragmentés. Ici, Stela a sa vie brisée. Elle n’est même pas narratrice de son histoire, bien que le livre porte son nom et en est le personnage principal. Ce sont les autres qui parlent pour elle et tentent de reconstruire son passé. Et bien sûr, il ne peut pas être parfaitement reconstruit. Comme le livre est narré par Cora, le tout est subjectif, l’imaginaire et les perceptions se mêlent aux faits.
Aussi, le cadre n’est pas donné. On sait que cela se passe dans un régime totalitaire et en se renseignant sur le passé de l’auteure et en analysant quelques détails on comprend que cela pourrait se dérouler en Europe de l’Est. On peut faire un rapprochement avec le communisme de Ceaușescu, par exemple, mais rien n’est explicitement dit.
La fragmentation est donc représentée par tous ces éléments (l’intrigue, les personnages, les thèmes, les images, les faits) qui sont dispersés dans l’œuvre et c’est au lecteur de les rassembler et de les remettre à leur place.
 
Comme dit un peu plus tôt, la fragmentation est très utilisée dans la littérature postmoderne et notamment aux États-Unis. Une des raisons à cela est que les États-Unis sont un pays d’immigration et après les deux guerres mondiales, ainsi que la guerre froide, beaucoup de gens sont venus vivre y vivre. 
 
Ces personnes immigrées sont, en quelque sorte, elles-mêmes fragmentées car ont laissé une partie de leur vie dans leur pays d’origine. Elles ont été contraintes de partir pour des raisons diverses mais dans le cas des artistes c’est souvent pour pouvoir exercer librement leur art comme Anca Cristofovici qui a quitté la Roumanie pour, entre autres, pouvoir écrire librement. Une difficulté supplémentaire est de trouver sa place d’écrivain dans un pays qui n’est pas le sien et de savoir s’adapter à des conditions matérielles qui ne sont pas toujours bonnes. On comprend aussi qu’un traumatisme de plus pour les écrivains est le fait de ne pas pouvoir écrire dans leur langue d’origine car il serait alors difficile de trouver un public et une maison d’édition qui accepte de les publier. 
 
Cependant, pour certains auteurs, de ne pas écrire dans leur langue maternelle sert à prendre du recul face à ce qu’ils ont vécu et peut de fait être bénéfique.

Ainsi, la fragmentation formelle a pour effet de montrer la fragmentation thématique : ces vies interrompues et fragmentées.

Quand un poème a des strophes brisées, on entend une sorte de dissonance, on sent que quelque chose ne sonne pas juste, ce qui représente cette interruption du cours de la vie. Le poème La Terre Vaine, ou de Waste Land, en anglais, de T.S. Eliot, écrit en 1924, parle du désespoir après la Première guerre mondiale et les vers comportent des changements brusques de narrateur, de temps et de lieu qui cassent le flow du poème, comme des événements peuvent casser le flow de la vie. 
Cela semble très sombre mais il y a tout de même une lueur d’espoir car il y a ce désir de vouloir remettre les choses ensemble. Il n’est peut-être pas possible de reconstruire à l’identique mais il est possible de créer quelque chose de nouveau. Le fragment acquiert ici son indépendance du tout dont il faisait partie.

Par exemple, le passé de Stela, ne pourra pas être reconstruit. Et elle-même ne pourra pas être reconstruite, mais il y a cet espoir de créer quelque chose de nouveau, une alternative. Et cette recréation passe beaucoup par l’art. On en a parlé un peu plus tôt mais Luca tente de reconstruire le passé de Stela avec des images. 
 
Le prénom de Luca est d'ailleurs intéressant car il vient de « Leukos » en grec, qui signifie blanc, brillant. Nous pouvons en déduire que c’est lui qui apporte une lueur d’espoir à Stela et qui a pour rôle de refaire briller l'étoile (Stela signifiant étoile). La Stela du roman en effet ne brille plus et son prénom est même écrit avec un seul L, alors que dans beaucoup de langues le prénom est écrit avec 2 L, elle a donc perdu une partie d’elle-même. 
Également, sur la couverture qui a été faite par l’artiste américaine Marsha Macdonald, on voit ces jeux de lumière qui peuvent évoquer que même dans le désespoir il y a de l’espoir. On notera que les ronds sont un peu coupés et aucun rond complet n’est présent.
À propos du nom de Cora, celui-ci m’a fait penser au fait que la déesse de la mythologie grecque Perséphone se fait appeler également Cora, et elle est très souvent désignée comme « la fille », par opposition à « la mère », qui est Déméter. Et dans le roman, Cora est bien la fille de Stela. 

Elle tente elle-aussi de se reconstruire car le fait que sa mère ait été portée disparue a créé un trou dans sa vie et celui-ci s’est encore plus agrandi lorsque sa mère est revenue. Cette réapparition ajoute à son incompréhension. Elle tente ainsi de se reconstruire grâce à la danse, une autre forme d’art, car dans ce livre on comprend que l’art apporte la paix dans ce tourment de questions sans réponses. 
 
Stela n’apparaît plus comme un roman où on essaye de comprendre ce qui s’est passé car cela est impossible. Les fragments dans l’histoire créent des blancs, des éléments manquants où rien n’est explicite et où il y a beaucoup de suppositions et de subjectif. Il faut savoir lire entre les lignes, dans les allusions, dans les évocations et dans le silence. 
 
Et c’est comme cela que cela se passe dans les régimes totalitaires : on apprend beaucoup de par ce qui n’est pas dit car on ne peut pas trop en exprimer par peur de représailles. Une des stratégies de Stela pour pallier cela est d’écrire des lettres « pour cacher, pas pour révéler ». 
Ainsi, ce livre est composé de différents fragments dans la structure avec des flashbacks mais également avec des fragments qui y sont décrits comme les éléments vidéos. Tout cela exprime en fait la vie fragmentée des protagonistes, qui est ainsi à cause, en partie, du régime totalitaire dans lequel ils ont évolué. 
Si vous remarquez des erreurs dans cet article, veuillez SVP me contacter pour que je fasse les modifications nécessaires. Veuillez noter que cette présentation scolaire a été créé dans le but de ne durer que 10 minutes et n'est pas du tout un travail de recherche exhaustif.

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